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Les cueilleurs de Miel version Vietnamienne (Mu Cang Chai)

  • Photo du rédacteur: L'Api Curieux
    L'Api Curieux
  • 15 avr.
  • 8 min de lecture

Dernière mise à jour : 17 avr.


Deux jours perdus au fin fond la jungle nord vietnamienne pour trouver des nids d’abeilles sauvages géantes, voici le programme que j’ai suivi du 10 au 12 avril. De la sueur, des broussailles, des chutes, une nuit en compagnie de cinq hommes dans une cabane plus que sommaire, une alimentation de survie ; voici les conditions qui ont accompagnées ce moment exceptionnel de cueillette de Miel....


Observer les cueilleurs de miel, voir comment ils travaillent, dans quel contexte, cela fait partie des objectifs de mon voyage. Alors quand j’ai eu l’opportunité d’avoir un tour guidé spécial chasseur de miel j’ai sauté sur l’occasion même si le prix me paraissait très élevé. Pour cette journée on me demandait 3 millions de Dong avec la nuit 4 millions. Comparativement au prix d’un hôtel, du transport, d’une randonnée ce sont des prix astronomiques.


Mais la cueillette de miel, c’est quelque chose d’unique, alors j’ai franchi le pas. L’équipe se composait au départ de 3 cueilleurs de miel plus un qui nous attendait là-bas. Le guide m’avait expliqué que compte tenu du fait que le second nid se trouvait loin, on risquait de devoir dormir en forêt.


Après 2 heures de randonnée sur une piste en plein milieux de la jungle pas plus large de 30 cm nous sommes arrivés sur une crête. A la hauteur à laquelle nous étions les arbres commençaient à changer. Ils étaient plus gros, plus élancés, plus vieux, plus dégagés, plutôt un bon signe pour trouver des abeilles. A ce moment, le troisième cueilleur qui nous avait abandonné est revenu armé d’un fusil à plomb.


Première surprise, je ne savais pas qu’on allait à un safari de chasse (en plus j’ai appris par la suite que c’était totalement interdit). Passé le plateau, notre troisième cueilleur s’arrête, se met à l’arrêt comme un chien, part s’enfoncer dans les bois et tire. La chasse c’est aussi la mort. J’entends un oiseau chuté. Le chasseur revient vers nous fier de son coup. Cet oiseau était splendide, vert, jaune, orange, rouge. Il finira dans notre assiette et constituera un agrément du repas du midi. Je n’étais pas tout à fait préparé à ça. Mais au moins ce qui est chassé est mangé.



Après avoir effectué une heure de marche entre jungle glissante – je ne sais pas comment les autres font avec leurs bottes – et suivi de cours d’eau nous sommes arrivés à notre première destination pour la collation du midi. La cabane est située juste à côté du cours d’eau dans la forêt ; heureusement on n’est pas en période de mousson ! Elle est dotée d’un toit en tôle et pas comme localement d’un toit en amiante ce qui est un plus, d’un plancher constitué de plusieurs planches disjointes et n’a bien sur ni ventaux ni porte. Pas besoin puisque tout est ouvert. Sur deux planches une sorte de paillasse posée ainsi qu’une couverture moyenâgeuse sert de salon et j’imagine de lit. Juste en face un feu situé entre deux pierres fume encore. Par terre plusieurs sachets en plastique de pâtes, sauces et autres jonchent le sol. Sur le côté du plancher une casserole noircie pas le feu sert d’ustensile de cuisine. A voir son revêtement se décoller, continuer de la mettre dans le feu n’est pas la meilleure idée du monde. Cette cabane me fait des fois penser à l’environnement que l’on retrouve chez certaines populations nomades d’Europe ainsi que chez certains indiens chez qui la notion d’environnement est plus qu’aléatoire.



L’heure du repas a sonné, nous mangeons du riz, du porc grillé, des pousses de fougères sauvages qui se relèvent excellentes et en prime l’oiseau que mes joyeux cueilleurs ont préparé. J’en mange un tout petit morceau, ma manière à moi de remercier cet oiseau qui a eu le malheur de passer à côté de nous.


Passé le repas nous allons enfin à la rencontre des abeilles. Après un kilomètre le voilà le nid. Il est situé sous la branche principale d’un grand arbre à plus de 30m de haut. Je me demande bien comment les cueilleurs de miel vont s’y prendre. Ils sont mieux équipés qu’au Cambodge ; ils montent pieds nus mais avant d’enfumer le nid remettent leurs bottes, ils ont des gants et une vareuse. L’enfumage est réalisé à partir d’un tissu tressé fortement, le tout recouvert de branchage humide. L’enfumoir servira aussi pour faire partir les abeilles du nid. Monter sur l’arbre s’avère assez difficile, du coup ils utilisent une autre technique ; planter des clous de charpentiers pour s’en servir de marche et entailler à la machette le bois de manière à créer des petits dénivelés qui permettront de poser le pied dessus. Le temps de la montée est pour le coup assez longue mais ça reste toujours aussi impressionnant.



Vu la situation et la hauteur, les cueilleurs de miel sont deux. Un a la charge d’enfumer le nid et de faire fuir les abeilles. Pendant que l’un découpe la cire d’abeille, l’autre remplit et maintien la hausse de miel. La particularité locale c’est qu’avant de saisir le miel ils font tomber tout le couvain et le pollen. Autrement dit, de l’arc de cercle qui constitue le nid ne reste que la partie supérieure fixée au tronc d’arbre dans laquelle il y a du miel. Le travail d’extraction du miel est particulièrement éprouvant car c’est en haut qu’ils opèrent la séparation entre le pollen et le miel de manière à ce que celui-ci soit le plus pur possible et qu’il soit le plus facile pour le vendre. L’intervention pour le coup dure entre 30 minutes et 1 heures. J’ai été assez surpris de la docilité des abeilles qui n’ont quasiment pas été agressives. La filtration du miel aura lieu à la ferme de manière assez basique, juste avec une sorte de chaussette à maille fine.


Après 1h de travail on les voit revenir au sol la besace remplie de miel. Ils ont récolté 12 kilos de miel. La grande surprise pour moi vient du fait que les abeilles, que les apiculteurs ne savent pas nommer, sont en fait des abeilles Apis Laboriosa (noires) qui normalement ne nichent qu’en falaise. Une sacrée découverte pour moi qui pose certaines questions, notamment de l’évolution de l’espèce.


Après 20 minutes de marche nous voici revenus au campement. Je pensais qu’on allait repartir, mais ça n’est pas le cas, qui plus est les cueilleurs sont partis regarder s’ils ne trouvent pas d’autres nids d’abeilles, bref nous voici bloqués là et le guide m’annonce que c’est là que nous allons dormir. Je regarde la cabane, nous regarde nous et me dit en mon fort intérieure, mais comment va-t-on faire pour dormir. ! Il n’y a ni matelas, ni futon, le sol est bancal, incliné et bien sûr je n’ai pas de matériel prévu car le guide ne m’a rien annoncé en avance. Il a quand même la délicatesse de me dire que l’on aurait pu dormir directement par terre. Je suis légèrement contrarié, surtout que la prestation me coûte une fortune et que je n’avais pas prévu de faire de camp de survie.


Enfin heureusement que j’ai été prévoyant, j’ai pris avec moi un oreiller gonflable, un drap de soie, une couverture de poche que m’a offert ma mère et qui s’est relevée très utile durant mon voyage ainsi qu’une couverture de survie. Cela sera tout mon confort. Il sera quand même renforcé par une couverture ultra légère qu’a pris mon guide.


Le stage commando survie imposé commence quelques minutes plus tard. Il nous faut du feu pour le riz et se chauffer. Pas de soucis, c’est dans mes cordes. Le feu est lancé, une bonne action vient d’être faite. Par contre il y a un hic ; le guide m’a donné une bouteille d’eau dans laquelle un cueilleur de miel a allégrement bu, résultat je n’ai presque plus d’eau, il ne me reste que la petite bouteille que j’avais pris au cas où. On fait quoi dans ces cas ? Eh ben mon guide il a la solution, on va boire l’eau de la rivière. Il m’explique que c’est ce qu’ils font d’habitude. Hum l’idée est quand même bancale. Je vois une gorgée d’eau de la rivière (coulante quand même) pour tester mes défenses et économiser la bouteille que j’ai en réserve. Mais franchement l’idée ne me tente pas trop, je lui demande donc de faire bouillir de l’eau pour pouvoir boire le lendemain. Le seul bémol c’est qu’il fait bouillir l’eau dans la casserole qui a accueilli le porc, résultat l’eau a un bon goût de gras de porc. Là je passe en mode expérimentation culinaire et abnégation.


Maintenant que la question de l’eau est résolue place au repas. Mon guide m’explique que son beau-frère aime pêcher et attraper des crapauds. Vous l’aurez deviné ; le repas du soir eh non du matin sera constitué de crapauds fraichement dépiautés. C’est important qu’ils restent vivants pour éviter de tomber malade en les mangeant. Ils sont donc enfermés dans une poche en plastique en attendant d’être consommés. Pour leur faire honneur, même chose, j’ai mangé un tout petit morceau le matin. Le repas du soir était à l’identique de celui du midi mais en plus avec des champignons fraichement récoltés dans la forêt. Comme qui dirait ce qui importe c’est le goût, enfin non c’est d’être nourris, et peu importe leur forme et consistance, alors j’en ai mangé un peu et certains étaient même très bons.


Une fois le diner accomplis eh bien il ne restait plus qu’une chose à faire, dormir. Au bonheur la chance il m’allait falloir trouver ma place. J’allais avoir la chance de dormir entre quatre mâles qui m’étaient parfaitement inconnus. J’étais à la troisième place en partant de gauche. Il fallait de la place pour tout le monde. Heureusement j’étais aussi large que la planche qui m’a accueilli, soit 60 cm. Cela ne permet pas beaucoup de se retourner, de toute façon je ne pouvais pas ; à ma gauche quelqu’un, à ma droite quelqu’un d’autre. L’avantage dirons nous c’est qu’ils contribuaient à me tenir chaud. Faut avouer que le guide ne m’avait informé de rien, mais la nuit il devait bien faire une quinzaine de degrés voir moins. On était quand même à plus de 1800 mètres d’altitude.


Finalement je n’ai pas si mal dormi. La nuit a été courte ; entre le froid, les chasseurs qui sont partis chasser et la planche inclinée, je dirai que j’ai dû dormir en tout pas loin de trois heures. A 5 heures tout le monde s’est levé et on a pris le petit déjeuner avec un léger changement de repas ; des pâtes lyophilisées et un petit sauté de crapaud fraîchement disséqué.

 

Pour la survie, là je crois que j’ai touché le pompon. Si je survis à l’eau, les champignons inconnus, les fougères, l’oiseau tropical, les crapauds matinaux, l’absence de savon, eh bien je crois que je suis prêt à ma transformer en homme des bois.

Passons, une fois que nous avons finis nos ablutions matinales – j’étais le seul à avoir emporté une brosse à dent et un savon – d’ailleurs je ne veux pas savoir comment ils ont fait pour se laver les mains, nous sommes aller à la rencontre du second nid.


Celui-ci pour le coup était situé à une hauteur beaucoup plus basse, une dizaine de mètre, l’action de la cueillette de miel en était d’autant plus impressionnante. Je ne sais pas ce qui fut le plus impressionnant ; assister à la cueillette de miel ou se rendre au nid. Je n’ai jamais marché dans une forêt de jungle aussi dense. C’était très impressionnant, des ronces, des fougères, des arbres de haut jet, des collines, partout de la végétation et aucun point de repère. Je ne sais pas comment le cueilleur de miel a fait pour trouver ce nid, le repérer et y revenir.


Encore une fois la cueillette de miel a été très impressionnante ; voir ce cueilleur de miel grimper sur cet arbre puis la tête à l’envers trier et récolter le miel et redescendre avec 20 kilos sur le dos, c’est de la haute voltige, chapeau bas.



Mais ce qui m’a le plus marqué c’est l’impact de cette pratique sur les abeilles. Ce que je suis allé voir pour des questions de savoir, par curiosité et par égo contribue à la destruction de ces abeilles. La pratique de chasseur de miel telle que je l’ai vue là s’apparente juste à un carnage. Les gens que j’ai croisés n’avaient que très peu de connaissances du monde des abeilles, de leur fonctionnement ni de leur impact sur le milieu. J’ai essayé d’amener la discussion sur comment mieux faire, c’est-à-dire moins impacter le milieu tout en préservant leur pratique mais ça a été très difficile et je n’ai pas rencontré d’écho.



La seule solution que j’imagine aujourd’hui c’est accompagner ces cueilleurs de miel dans une pratique plus durable tenant compte du milieu c’est-à-dire les encourager à ne pas détruire tout le nid, mais le chemin risque d’être très long.

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