Les cueilleurs de miel (Mondulkiri)
- L'Api Curieux

- 7 mars
- 6 min de lecture

Tel que le montre certaines peintures pariétales préhistoriques – notamment celle de la « grotte de l’araignée » en Espagne montrant des hommes escaladant une falaise pour aller recueillir du miel d’abeille sauvage – les cueilleurs de miel existent depuis les temps les plus reculés. La période du néolithique ayant été marquée par le passage d’une vie de nomade à une vie sédentaire, cette époque s’est aussi traduite par une pratique de cueillette de miel plus récurrente et plus pérenne. Les pratiques des cueilleurs de miel se sont adaptées à leur environnement et ont perduré jusqu’à nos jours.
En allant en Asie j’espérais pouvoir rencontrer ces fameux cueilleurs de miel, mais c’était plus un rêve qu’autre chose. Il me fallait en effet les trouver, arriver au moment de récolte du miel et que le lieu me soit accessible. A Mondulkiri j’ai réussi à réunir toutes ces conditions.
C’est par pur hasard que j’ai été mis en contact avec les cueilleurs de miel de Mondulkiri. C’est en discutant avec le responsable de mon auberge Sam lors de mon premier passage dans cette ville que j’ai appris qu’il connaissait des cueilleurs de miel. Malheureusement nous étions fin février et les cueilleurs n’étaient pas disponibles et ça n’était pas la bonne période. J’ai donc fait le pari de revenir le 7 mars après plus de 12 heures de transport dans la journée. Bien m’en a pris, le lendemain j’avais rendez-vous avec les cueilleurs de miel.
Le lendemain matin de mon arrivée à Mondulkiri Po ba Polung est venu me chercher en scooter pour m’amener chez lui ; une case traditionnelle construite toute en bois, recouverte de paille. Une fois arrivé, après une rapide collation de riz et de soupe de bambou, nous avons changé de scooter pour un scooter « tout terrain » et sommes partis récupérer deux de ses jeunes amis qui étaient aussi cueilleurs de miel.
Le première chose je dois dire haut et fort, ce sont des artistes de la conduite. Rien que pour sa conduite, par là où nous sommes passés, je suis admiratif. Son scooter ne ressemble à rien, des fils apparents, une absence totale de cadrans, des morceaux de fer, le tuyau d’échappement maintenu par du caoutchouc, mais tout cela tient. Et croyez-moi au vu des endroits cabossés et accidentés par lesquels nous sommes passés cela tient bien mieux qu’un scooter normal.
Après cette chevauchée sauvage nous avons abandonné nos fidèles destroyers pour s’enfoncer à pied à travers bois, et c’est là que j’ai réalisé que nous partions « chasser » les abeilles. Au départ je pensais qu’ils savaient déjà à l’avance où étaient les abeilles, mais pas du tout. Les abeilles Apis Dorsata sont migratrices mais rien n’indique qu’elles reviendront exactement au même lieu ou sur les mêmes arbres. Il faut que toutes les conditions soient bien réunies ; arbres de haut jet, présence d’eau à proximité et présence de ressources suffisantes. Les trouver, surtout en forêt avec des arbres de haut jet, ça n’est pas si simple.
Est-ce qu’on allait réussir à trouver des abeilles ? Je n’en n’avais pas la moindre idée. C’était vraiment un pari. Notre excursion dans la forêt a donc commencé. Le but repérer des arbres suffisamment grands, accessibles et protégés pour les abeilles. C’est bizarre cette sensation d’aller chercher les essaims. Il y a vraiment un côté chasse, affut.
Au final après 1h de marche, au moment où je commençais à me demander si nous allions réussir à trouver des essaims nous avons, enfin plutôt Po pa a trouvé un essaim dans un arbre. Et c’est là que c’est devenu surréaliste.
L’arbre bien droit faisait bien trente mètres de haut. Son tronc dénudé de branches sur plus de vintg mètres avait un diamètre approximatif de 40/50 cm et avait une écorce plutôt lisse bien que très légèrement rugueuse. L’essaim devait être situé autour de 20 mètres de haut en dessous d’une branche partant du tronc. Les jeunes ne portaient aucunes protections, ni outils, comment allaient ils arriver jusque-là ?
Avant de monter il nous fallait préparer l’enfumoir ; celui-ci est constitué en son cœur de branches de bois sèches et est entouré de branches de feuilles humides. Le tout est maintenu par de la fibre de bambou. Evidemment ce fagot se construit directement dans la forêt en fonction des éléments disponibles. Rien que voir la dextérité et la vitesse à laquelle ils construisent cet enfumoir est impressionnant.
Une fois l’étape enfumoir achevée il ne reste plus qu’à aller chercher l’essaim. Et c’est là que ça devient hallucinant. Je n’avais jamais vu ça auparavant. Avant que l’opération grimpe dans l’arbre ne commence, je me suis empressé de m’habiller pour me protéger en cas d’attaque d’abeilles. Eric m’avait prévenu qu’en dessous des essaims en cas d’attente prolongée, ça ne pardonne pas. Passez 10mn et après avoir tourné autour de leurs cibles les abeilles attaquent et ne te lâchent pas.
J’avais à peine fini de m’habiller que le grimpeur était parti à l’assaut de l’arbre muni seulement de l’enfumoir attaché par une hanse à sa taille et surtout pieds nus pour se garantir une meilleure adhérence à l’arbre. Le cueilleur de miel avait pour toute protection un passe montagne, une casquette, des mitaines, une chemise et une veste ouverte par-dessus et un couteau à la taille. Inutile de préciser que ses habits étaient troués et que vu la maille de ceux-ci, ils n’auraient servi à rien en cas d’attaques des abeilles. Le voir grimper sur cet arbre, sans protections, c’est comme voir un funambule sans ligne de vie en haut de son trapèze.
En même pas quelques minutes il avait monté les 5 premiers mètres. Pour grimper sur l’arbre il l’enlaçait comme un enfant enlace sa maman et ça il l’a fait sur 20 mètres. J’étais complètement abasourdi tellement c’est spectaculaire. Seulement là il n’y a pas de sécurité. A la moindre faute, erreur d’inattention c’est la chute mortelle. La prise de risque est énorme.
Elle d’autant plus grande que quand le cueilleur arrive proche de l’essaim il doit effectuer dans l’ordre plusieurs tâches ; un enfumer l’essaim, deux arriver à se stabiliser, trois couper la partie du rayon de cire où il y a le miel et le mettre dans le sceau accroché à sa ceinture, et enfin quatre il faut gérer le temps et redescendre avant que les abeilles n’attaquent. Pour que l’opération se passe bien il faut un temps maximum d’intervention de 15mn.
En bas j’étais tranquille, j’avais juste à gérer potentiellement une attaque de l’essaim, mais en haut c’est une tout autre histoire. Ils doivent gérer à la fois la hauteur, le risque de chute, les attaques potentielles des abeilles ainsi que tous les facteurs qui peuvent mettre en péril leur vie ; lumière dans les yeux, vent, serpents, fourmis, araignées, épines, branche fragile, tronc glissant. Les voir intervenir c’est une leçon de vie sur le courage et l’abnégation. Ils sont cueilleurs de miel de père en fils mais ils ne font pas que cela pour le folklore. Ils le font car c’est un de leur moyen de subsistance. C’est cela que j’ai réalisé en les accompagnant. Pour moi c’est une découverte, un apprentissage, une transmission, une aventure. Mais pour eux, c’est leur vie tout simplement qui est en jeu.
Le voir redescendre a été un réel soulagement pour moi. Encore une fois ce qui pour moi est de la curiosité est pour eux un moyen de subsistance. Je m’en suis d’autant plus douté que mes compagnons cueilleurs de miel étaient très pauvres. Leur sac à dos tenait à peine, tous leurs habits étaient troués, tous leurs outils, bien que fonctionnels, relevaient de la récupération. A l’image de leur moto. Ça n’est pas la forme qui fait le fond. J’en ai eu la preuve quand je les ai vu manier leur moto. Croyez-moi, sous des allures complètement cabossées elles sont en fait hyper fonctionnelles et efficaces.
La dernière chose qui m’a vraiment interpellée et qui m’a réellement permis de me rendre compte que les gens qui étaient en face de moi étaient extrêmement pauvres c’est qu’après avoir cherché deux autres nids d’abeilles (sur trois nids deux se sont révélés être des essaimages secondaires donc pas encore suffisamment développés pour récolter du miel) nous sommes partis dans la forêt ramasser des feuilles. Il ne s’agissait pas ici d’un jeu de bobo survivaliste, il s’agissait de gens qui ramassaient les fruits de la forêt pour se nourrir et apporter un peu de diversité dans leurs assiettes quotidiennes.
En partant avant de me raccompagner à mon auberge Po ba a eu la gentillesse de me donner un peu du miel qui avait été récolté. Il était très bon, très végétal, long en bouche mais sans aucune aspérité au palais ni côté boisé ou astringent.
Aujourd’hui, toujours en voyage, à chaque fois que j’en consomme un peu cela me rappelle à quel point le métier de cueilleur de miel est risqué et à quel point j’ai eu de la chance de pouvoir assister à une telle expérience.















































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