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Le cueilleur de miel

  • Photo du rédacteur: L'Api Curieux
    L'Api Curieux
  • 22 nov. 2025
  • 12 min de lecture


Vendredi 21 novembre ; district de Lamjung, Besisahar, deux jeeps, 14 personnes, en route vers l’aventure. Ça y est je vais enfin pouvoir réaliser un rêve de voyage ; rencontrer les fameux chasseurs de miel et surtout découvrir une espèce d’abeille qui m’est totalement inconnue : l’abeille géante de l’Himalaya ou Apis Laboriasa.


Cette rencontre avec les chasseurs de miel je la dois au « Peace corps » (organisation financée par le gouvernement américain qui a pour but d’accompagner les pays et communautés partenaires dans leur conduite de projet) qui a organisé en partenariat avec la communauté locale Gurung de Chalegaun cette session d’ouverture et de découverte de chasseurs de miel.



Je suis tout excité. Avoir la chance et l’opportunité de participer à cet évènement c’est un privilège rare dont je mesure la chance. Plus que ça, pour moi c’est un peu l’aboutissement d’un fantasme et rêve. Comme beaucoup de personnes avant de partir j’avais eu l’occasion de voir ces fameuses images de chasseur de miel, notamment en compagnie de mes parents à l’occasion d’une exposition en Ardèche. J’en ai d’ailleurs fait un de mes thèmes de voyage ; rencontrer les apiculteurs traditionnels et observer leurs pratiques.


Mais entre le fantasme et la réalité il y a tout un monde. En partant avec mon sac à dos, sans aucun contact préalable ni connaissance fine sur cette pratique, je fantasmais pouvoir assister à cet évènement mais sans trop y croire et tout en sachant que réunir toutes les conditions serait quasi impossible.


Et pourtant, un concours de circonstance ; la rencontre avec Sagar Bee, mon réseau développé sur Facebook, la rencontre avec le « Peace Corps », ma persévérance, mon relationnel et le bon timing a permis de rendre ce rêve réalité.


Il est 18h nous venons d’arriver à Chalegaun. Je m’attendais à un village calme et paisible, mais pas du tout. Petit certes, mais ils accueillent quand même pas loin de 300 touristes. Sur le parking trois cars de touristes et plusieurs jeeps collectives. Les maisons sont illuminées de led de toutes les couleurs, le vert est dominant, cela donne un petit côté kitch surprenant en plein milieu de la montagne. Il faut que j’attende le réveil pour découvrir le fabuleux environnement dans lequel je suis. Le village prend toute sa beauté au lever du jour et au coucher du soleil.


Situé à 2200m d’altitude, il est entouré de belles montagnes ce qui lui donne son aura si particulière et son froid mordant. 5 degrés dans la chambre, heureusement que j’ai de bonnes couvertures. L’importance pour survivre dans une nuit froide c’est de se couvrir le front. Mon teeshirt fait à la fois office de cache lumière et de couvre front. Vive les teeshirts bien épais.

 

Samedi matin ; lever 6h car le début de la récolte de miel est prévu à 7h heure népalaise. En fait ça sera 8h passé. Lors du briefing de la veille il nous a été demandé de se munir d’un voile et de gants. Quand je vois les voiles que portent mes compagnons de sortie complètement troués, je suis content d’avoir le mien propre. Il paraît que l’abeille géante de l’Himalaya est une abeille dont la piqure est douloureuse et surtout porteuse de fièvre. Etant allergique, je préfère éviter les risques.


8h, l’agitation semble parcourir l’assemblée. Nous étions censés être une quinzaine, nous voici plutôt une vingtaine, voir trentaine. Les touristes sont constitués de quatre tchèques au comportement déplorable, de quinze membres des peace corps (moi compris), d’une russe et de quatre népalais. Le reste des présents sont des locaux venus assister à l’évènement essentiellement pour donner un coup de main. Juste une poignée est là en tant qu’observateur.


Très vite je me rends compte que cette pratique loin d’être quelque chose de solitaire est plutôt une pratique qui fédère le village. Le jour de la récolte de miel c’est jour de fête. L’évènement s’accompagne de danses culturelles relatant la vie du village à laquelle nous avons pu assister la veille. Une partie de la récolte va à la communauté, le reste est distribué aux participants et « clients ». Une grosse partie des membres de la communauté est mobilisée. La date fixée est choisie en fonction du calendrier lunaire et par les prêtres, après recherche le jour choisi est choix un mardi, soit un samedi. Ce choix s’appuie sur des croyances de type animiste. En ayant connaissance de tous ces éléments je me rends compte à quel point j’ai eu de la chance de pouvoir assister à cet évènement.


L’échelle de corde faite de bambous tressées et de bois a été construite par une quinzaine d’hommes du village. Sa construction a pris plus de trois semaines. Les gaffes ou perches de bambous au bout duquel est inséré un morceau de bois coupé en biseau permettant de rompre les alvéoles de cire ont été cueillies dans la proche jungle le matin même. Le panier de récolte tressé vient du village. Ce sont les représentants religieux du village qui mène le puja c’est-à-dire la prière en haut de la falaise.


8h30 l’assemblée s’ébroue : des hommes portent les gaffes, d’autres le panier. On se dirige vers le terrain de foot et là surprise, une échelle tressée de fibre de bambous de plus de 50m de long et dont les marches sont constituées de morceaux de bois est au sol et me fait face. Il nous est interdit de passer par-dessus l’échelle au risque d’attirer le mauvais oeil. C’est l’heure de la vérification, le chasseur de miel et les hommes présents la tende et la teste pour s’assurer de sa résistance. Cette échelle c’est la clef de la survie du chasseur de miel. Elle sera fixée sur un tronc d’arbre, le chasseur de miel descendra dessus à même le vide pour aller à la rencontre des abeilles. Une poignée d’homme sera suspendu en bas de l’échelle pour s’assurer que celle-ci ne bouge pas.à descendre dans la forêt. Mais auparavant un évènement retient mon attention. Les hommes présents replis l’échelle sur elle-même jusqu’à ce qu’elle compose une énorme botte. Ils ne vont pas la porter à main nue quand même ?


Mais si, non seulement ils la porte à main nue mais en plus c’est un jeune homme d’à peine 60kg qui porte cette échelle. Tel un Sherpa il va descendre dans la jungle sur un terrain glissant en savate en portant sur son dos plus de 60kg. A la moindre chute ça en est fini de lui. Incroyable.


9H30 c’est la division ; un groupe part en bas de la falaise préparer l’enfumage (avec les plantes de la jungle) et un autre groupe accompagne le chasseur de miel en haut de la falaise et participe à la prière. On tire au sort qui peut assister au Puja. Je fais partis des désignés. Très peu peuvent y assister en raison de l’étroitesse du lieu, de son caractère dangereux et de la nécessité que cette cérémonie religieuse se passe dans le calme, le silence.


10H00 on arrive au bout de la forêt, on est à flanc de la falaise. La moindre glissade et c’est la mort assurée, il s’agit de ne pas se rater. D’ailleurs un népalais glisse et manque de tomber, ouf, plus de peur que de mal.


10H15 le chasseur de miel monte sur un arbre dans le vide sans aucune protection pour visualiser et voir où l’échelle de corde devra être installée. Pendant ce temps l’équipe en charge de la corde l’attache au pied d’un tronc et attend le signal pour dérouler l’échelle de corde.


10H30 début de la prière ; elle est menée par un homme de la cinquantaine qui psalmodie des paroles et chants que je ne peux comprendre. Il a attaché autour d’un arbre une cordelette sur laquelle sera brulée des plantes et encens.


La prière consiste à adresser un message aux dieux sollicitant leur autorisation pour prélever le miel des abeilles géantes sans s’attirer leur courroux. Dans cette même prière le prêtre sollicite aussi les ferveurs des dieux pour que la récolte de miel soit fructueuse et se passe en sécurité pour le cueilleur.


10H45 l’équipe en charge de la fixation et descente de la corde s’active. Elle est progressivement déroulée et placée dans le vide. Trois hommes déroulent l’échelle de corde. La communication entre l’équipe du haut et du bas est assurée par talkie-walkie.

10H50 Je remarque que les premières abeilles viennent nous rendre visite avant même l’installation définitive de la corde. Leur bourdonnement est de plus en plus intense. Même si on essaye d’être silencieux je pense qu’elles nous ont entendu et qu’elles se sentent en danger. Elles nous envoient un signal.



11H00, confirmation, les abeilles commencent à remonter en masse, à bourdonner de plus en plus et à nous percuter et à nous piquer. En bas le feu vient de débuter. Il est temps de mettre nos voiles. Certain de mes compagnons népalais ont été piqués. Les protections sont pour certains sommaires : écharpes, sac plastiques, manteau mais sont aussi constitués de grands châles de laine fabriqués localement par les femmes du village. Ma voisine subit un assaut des abeilles. Elle est piquée quatre ou cinq fois. De mon côté pas de piqûre, je m’étais plutôt bien préparé, mais les abeilles sont agressives. C’est impressionnant de les voir de prêt en posture d’attaque.


C’est la première fois que je les vois. Elles sont vraiment grandes, presque 3cm, assez fine et bien noir. Elles sont en mode défensif. Il est temps pour nous de se retirer pour rejoindre le second groupe. Partir certes, mais pas dans la précipitation.


Là-haut si on est pris de panique face aux attaques des abeilles cela peut très vite se traduire par une glissade aux conséquences dramatiques.


11H20 on rejoint l’équipe du bas muni de nos voiles. Ils ont été hautement attaqués par les abeilles, ça a été un carnage. Certains ont eu plus de 10 piqûres sur les mains et dans le dos. Assez paradoxalement très peu développent des symptômes de fièvre, d’allergie ou de gène. Je les envie un peu. Je suis apiculteur et dès que je me fais piquer je gonfle. Peut être que je ne me suis pas assez fait piquer. J’ai été piqué par l’apis cerena et par l’apis melifera mais pas par l’apis laboriosa. Peut-être aurait-il fallu être piqué par elle pour voir la différence.



11H30 en bas l’échelle de corde est complètement déroulée sur plus de 50m, trois personnes la tienne pour assurer au chasseur de miel une certaine stabilité. A côté, en deçà de l’échelle de corde des plantes vertes sont brûlées pour enfumer la falaise et calmer les abeilles.


Ça y est la fumée semble les calmer, elles semblent moins agressives, voir même presque ivre. Quoi qu’il en soit l’opération n’est pas indolore pour les abeilles. Partout des tâches de jaune sur nos vêtements, sacs et au sol. Il s’agit en fait d’excrément des abeilles. La présence en masse de ces tâches est une preuve du stress des abeilles.


La falaise est couverte de plusieurs alvéoles, rayons de cire remplis d’abeilles. A chaque rayon de cire correspond une colonie d’abeille. La couleur des alvéoles est très belle. Elles sont jaunes soleil ou tournesol.



11H45 ça y est on voit en haut le chasseur de miel descendre le long de l’échelle pour se mettre en activité. Afin de s’assurer de la reconquête de la falaise par les abeilles, il devra détruire tous les rayons de cire. C’est très impressionnant de le voir là-haut suspendue à plus de 40m de haut, recroquevillé sur quelques échelons. Il n’a qu’un voile de protection pour le visage. Il est simplement habillé d’une veste et d’un pantalon sombre. Ses mains et ses pieds sont nus. Autour de la taille il a une simple sangle qui le relie à l’échelle de corde. Dans chaque main il tient une gaffe en bambou qui sont reliées à l’échelle de corde et à lui par une cordelette. Il manie les gaffes avec les mains et les pieds pour la direction.



Dans un premier temps son travail est de découper les rayons de cire, ceux du bas, pour faire tomber la partie contenant le couvain. En effet le miel est stocké en haut du rayon, il faut donc pour pouvoir y avoir accès le dissocier de la partie basse des rayons. La partie basse des rayons n’est pas jetée. A l’aide de ses gaffes il va amener dans les rayons de cire deux morceaux de bois pointus auxquels sont rattachés des cordelettes gérées d’en haut, puis il utilisera ses gaffes pour découper les rayons de cire qui seront descendus progressivement au sol par l’équipe du haut. Entre le haut et le sol il y a communication par du dialecte local. Les rayons de cire sont récupérés en bas, découpés et conservés. En effet localement ils mangent les larves, parait-il ça a un effet médicinal.


 

La seconde étape consiste en la récolte du miel à proprement parlé. Du haut est maintenu en suspension un panier relié à deux cordes. Avec ses deux gaffes il va diriger le panier sous les rayons de miel puis avec sa gaffe munie d’un morceau de bois en biseau il va cisailler le rayon de miel pour qu’il tombe dans le panier. C’est un travail fastidieux.


12H15, ça y est le panier remplis de miel du ciel redescend. En bas une équipe s’active pour presser les rayons de miel et en extraire le miel. Le pressoir est composé d’un panier en osier suspendu sur une tringle en bois dans lequel est déposé les rayons. De part et d’autre du panier deux morceaux de bois sont fixés horizontalement. C’est en pressant ces morceaux de bois contre le panier qui va écraser les alvéoles de cire que le miel est extrait. En dessous du panier en osier une bassine récolte le miel.



12H30 on nous invite à goûter des brèches de miel ; la couleur ambre dorée est splendide. Le goût est au rendez-vous. A la fois rond, onctueux, sucrée avec plusieurs notes de fruits compotés, c’est délicieux. C’est vrai que ce miel sauvage a un goût particulier. Outre le rhododendron, Il est composé de fleurs de la jungle : Magnolia, Lannea, Myrica…. Ce coup-ci je ne me fais pas avoir, le miel ne contient pas de substances neurotoxiques, je peux profiter pleinement de son goût sans en craindre les effets.


13H00 pendant que l’on festoie le chasseur de miel est toujours en activité. Il descend progressivement le long de son échelle pour aller chercher tous les rayons de cire.


En le voyant agir, je ne peux que l’admirer. Il va travailler pendant pas loin de 7H pour une somme dérisoire, 7000 roupies (60euros), pour réaliser une activité hautement dangereuse. Qui plus est son statut est très particulier. A la fois redouté et admiré sa vie n’est pas facile. Dans certaine communauté il est réputé dangereux ou tabou de toucher un chasseur de miel.


Nous observons le chasseur de miel pendant encore deux heures.


15h00 il est temps pour nous de remonter au village. Le chasseur de miel lui n’a pas encore fini sa journée, il lui reste à décrocher l’ensemble des rayons de cire. Les villageois sont contents, c’est plus de 50l qui ont été récoltés contre seulement 20l au printemps passé.

 


A la fin de la journée mes sentiments sont mitigés. Assister à cette expérience culturelle a été quelque chose d’exceptionnellement fort, d’intense, qui m’a permis de pénétrer au plus près le monde inconnu des cueilleurs de miel et de découvrir cette espèce inconnue. Mais en même temps, l’exaltation passée, l’émerveillement envolé, je ne peux m’empêcher d’éprouver en moi une profonde tristesse. Au cours de cette journée quand j’ai côtoyé de prêt ces abeilles, quand j’ai perçu leur stress, quand j’ai vu toutes ces larves qui étaient détruites, quand j’ai pu voir de mes yeux au sol des imagos prêts à sortir, leurs mandibules déchirant l’opercule de cire mais qui étaient destinés à mourir, je n’ai pu m’empêcher de ressentir une grande peine, tristesse envers les abeilles. En détruisant tous les rayons de cire ce sont plusieurs milliers d’abeilles en devenir qui ont été détruites. Si par malheur la reine a été tuée pendant l’opération alors l’ensemble de la colonie est vouée à disparaitre. Et si ça n’est pas le cas, cette pratique en plein hiver va forcément hautement fragiliser la survie des abeilles et mettre en danger la pérennité de la colonie alors que cette abeille, pollinisateur majeur dans l’Himalaya semble en forte régression.


Ratna Tharpa un scientifique sur les abeilles de l’université de Kathmandou estime que tous les ans plus de 70% de la population des abeilles géantes décline. Plusieurs facteurs explicatifs à ce phénomène : la pression touristique, le changement climatique (hausse de 1 à 1,2 degrés dans l’Himalaya), la déforestation et les pratiques hydroélectriques. En effet, l’Apis Laboriosa est une abeille migratrice qui a besoin de beaucoup d’eau de l’ordre de 4 à 5l d’eau par jour, or les ressources en eau sont de plus en plus problématiques et rare. Sans eau et sans arbres, plus d’abeilles.


Une autre raison à la baisse de la population est également liée au changement de pratique apicole. Il y a plus de vingt ans le miel sauvage se vendait moins bien que la cire d’abeille. Résultat la cueillette de miel avait lieu une fois que les abeilles avaient essaimé préservant ainsi les colonies. Mais depuis, le caractère neurotoxique du Mad Honey, sa publicité, ont entraîné un intérêt majeur du grand public (notamment indien, américain, australien, japonais) pour cette pratique et ce miel est devenu une source majeure de revenues pour les villages.


Dès lors la question qui se pose est comment maintenir cet héritage culturel tout en préservant les colonies de la disparition. Sans préservation des abeilles de l’Himalaya c’est tout un écosystème qui va s’effondrer, à la fois biologique, mais aussi culturel. A mon sens il est du devoir des décideurs locaux et nationaux de tenir compte de ces facteurs dans la pratique de la cueillette de miel s’ils veulent pouvoir préserver cette activité. Cela suppose donc des études approfondies notamment sur le suivi migratoire des abeilles, le suivi des aires de pollinisation et un contrôle strict et encadré du tourisme.

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