Birmanie...

Dernière mise à jour : 10 août

Ban Rak Thai, le 14 juillet 2026 :
C’était dans mon plan de voyage. J’avais prévu de la traverser d’Ouest en Est après avoir atteint l’extrême Est de l’Inde. Sur le papier c’était beau mais la guerre et avec elle toutes ses conséquences, notamment en matière de sécurité et d’accessibilité en ont décidé autrement.
Aujourd’hui me voici à Ban Rak Thai, a à peine quatre kilomètres à l’ouest se trouve la Birmanie. Lors de ma halte précédente j’avais été alerté par un retraité de l’armée sur la dangerosité de la zone. Il m’a raconté que lors d’une excursion en moto lui et un de ses amis s’étant aventurés voir égarés dans les bois sans carte, ils se sont retrouvés à se faire tirer dessus par des militaires dans la forêt. En fait ils avaient pénétré la frontière birmane, la réponse a été immédiate : quelques balles de AK47, heureusement pour eux les militaires étaient plutôt gauches, ils ont donc fait demi-tour pour réintégrer la Thaïlande et se mettre en sécurité sans être atteints par les balles meurtrières.
Alors que je me promène dans les bois j’ai cette histoire qui me revient en mémoire. Je sais que quelque part, de l’autre côté de la colline que je longe, se trouve dans la forêt une ligne imaginaire qui démarque la Birmanie de la Thaïlande et que son franchissement se traduit par une balle perdue ou une disparition dans de secrètes geôles. Pour une fois la prudence n’est pas un vain mot.
Etrange sensation que de se trouver à proximité immédiate d’un pays en pleine guerre civile. On en parle peu aux informations mais ce qui se passe en Birmanie est terrible. Tous les jours des morts, des disparitions, des tortures, c’est à n’en plus finir. Ça n’est pas la première fois que je côtoie des zones de guerre.
En Bosnie-Herzégovine en voyage d’étude en 2002 je m’étais rendu au lendemain de la guerre à Sarajevo et Mostar. Ces deux villes restent dans la mémoire européenne de ces dernières années comme des villes martyres portant le plus les traces de la barbarie du XX siècle. Le massacre de Srebrenica aux portes de l’Europe lui a rappelé que les temps barbares et reculés de la seconde guerre mondiale n’étaient pas si lointains. Ma déambulation en voiture par un soir d’automne dans les rues désertes de Mostar avec des bosniaques après quelques verres alcoolisés m’a permis de voir à quel points les vestiges de la guerre étaient encore bien présents ainsi que le ressentiment entre communautés.
Il n’y a pas très longtemps, en 2024, alors que je me promenais en Jordanie dans les falaises de Petra et sur le mont Jerico, en regardant au loin plus à l’ouest je pouvais voir des fumées noires s’élevaient dans le ciel. Il s’agissait des dernières traces des bombardements israéliens. Un palestinien établis en Jordanie que j’avais alors rencontré m’avait expliqué qu’une nuit il avait été réveillé par des missiles houthistes traversant le ciel à destination d’Israël. A cette époque la Jordanie était encore libre et en paix. Aujourd’hui suite à l’intervention américaine en Iran et à la présence de bases américaines chez elle la paix a volé en éclat. La guère tonne désormais chez elle.
Les traces de la guerre bien que des fois discrètes sont partout. Je me souviens lors de mon voyage en Azerbaïdjan en 2016 avoir décidé sous le coup d’une impulsion subite de visiter la République de NaKchivan. Cette république peu connue du grand public, extrêmement fermée, enclavée entre l’Arménie, la Turquie, l’Iran et l’Azerbaïdjan est le fief du président azerbaïdjanais. A ce moment le conflit arméno-azerbaidjanais n’avais pas repris. A mon atterrissage j’avais été accueilli par un représentant des services secrets local ; tenue civile, jeans, pull noir roulé, lunettes noires type « Ray ban » et démarche du Cow-boy. Il était venu vérifier mon passeport et s’assurer de mes intentions et de mon identité. Il m’avait d’ailleurs parlé en mauvais français pour s’assurer de qui j’étais. Quelques minutes après je prenais un taxi pour me rendre dans un des seuls hôtels de la ville. L’hôtel savait que j’arrivais. Je voulais visiter la ville, j’ai eu droit à un guide qui je pense travaillait pour la police secrète. Je suis presque sûr que ma chambre avait également était fouillée. Lors de ma visite de cette république j’ai pu apercevoir des chars, hélicoptères de combat, véhicules blindés légers et lourds. Bien sur je n’ai pris aucunes photos qui auraient pu être perçues comme compromettantes. Bien m’en a pris car en repartant le même jeune homme, pull noir, lunettes noires, sourire charmeur m’attendait à l’aéroport. Après avoir discuté quelques minutes avec moi pour savoir où j’étais allé il a demandé à voir mes photos. Mes photos d’art ont dû lui plaire. Il m’a rendu mon appareil sans commentaire et m’a accompagné jusqu’à la file d’embarquement et m’a fait passer devant tout le monde. J’ai même eu droit à un nouveau billet d’avion. Tout s’est bien passé. Ce pays était silencieux, mais c’était le silence de la dictature et la méfiance d’avant-guerre. Les lignes de la guerre s’entrevoyaient partout. Quelques années après l’Azerbaïdjan attaquait l’Arménie.
En 2017, profitant d’une accalmie dans les relations internationales entre les États-Unis et l’Iran j’ai eu la chance de pouvoir me rendre en Iran. Souvenirs mémorables d’un pays extraordinaire, à l’accueil exceptionnel, d’une gentillesse inouïe et d’une richesse culturelle, humaine et paysagère unique. La réalité était bien sur plus complexe. La guerre et les souffrances n’étaient pas apparents mais bien réels. Quelques temps après mon passage la diplomatie des otages a débuté avec le rapt de quelques français aux comportements inconscients et puis le rouleau compresseur répressif s’est mis en place face aux demandes des femmes et des jeunes de plus de liberté.
En marchant dans la forêt jouxtant la Birmanie je ne peux m’empêcher de penser aux pays en guerre que j’ai visités et à ceux que j’ai côtoyés et à ce qui est en train de se passer derrière cette ligne imaginaire. Je ne vois rien, je n’entends rien, mais j’ai conscience de la fragilité de la paix.
Le pire avec la guerre ça ne sont pas les atrocités dans laquelle elle nous plonge mais la normalité avec laquelle nous l’acceptons !



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