La vulnérabilité
- L'Api Curieux

- 28 déc. 2025
- 5 min de lecture
Dernière mise à jour : 9 janv.

On est samedi soir, mon hôtel à Oudomxay est situé juste à côté du marché nocturne, l’occasion pour moi d’aller découvrir les particularités culinaires locales. J’aime aller dans ces marchés. Les étales sont pleines de mets aux saveurs et couleurs alléchantes. On y trouve de tout et pour tous les goûts ; poissons frits, poissons crus, algues, crustacés, brochettes de viande, canard laqué, œuf de poussin, soupe de pâtes de riz, insectes grillés, fruits exotiques et bien sûr plein de produits que je ne connais pas.
Il est 20h, j’ai une petite fringale je décide donc de m’y rendre. Le hic c’est que quand on ne comprend pas la langue locale il est difficile de savoir ce que l’on nous sert et de comment on le mange. Après avoir déambulé à travers plusieurs stands, je décide de m’arrêter devant une étale bien achalandée tenue par deux jeunes vendeuses. A ma gauche des légumes, champignons, algues marines et produits de la mer gélatineux et blancs non identifiés ; au centre des crustacés et crevettes ; à ma droite des brochettes.
Je souhaiterais me faire une poêlée de légumes mélangée avec des brochettes, mais impossible de me faire comprendre. Je le tente pourtant en désignant d’une main les brochettes et de l’autre les légumes et de croiser les deux mains ensemble. La jeune serveuse ne comprend pas et finit par me faire entendre raison. Je peux seulement avoir des légumes. C’est une grande déception, mais bon, tenter de nouveaux légumes pourquoi pas.
J’ai le choix entre ce que je pense être du shizo, de la coriandre, de la salade, du poivre en tout genre, une pâte de piment, des champignons noir marrons qui ressemble à des oreilles et je crois ce qui ressemble à des algues constituées de longs filaments blancs et translucides. Il y en a de toutes les couleurs ; vert, marron, blanc et de toutes les matières ; gélatineux, gluants, fibreux, pâteux.
Bon on est aventurier ou pas. J’aime la découverte alors je tente un mélange d’un peu de tout avec quelques épices locales. Mon plat a fière allure, un peu de vert, quelques cacahuètes, du marron, du blanc, du rouge. Bref à l’œil ça a l’air pas mal.
Seulement et tout le monde le sait, l’air n’est pas l’être.
Première bouchée, c’est pas mal, je sens très fortement le shizo, la coriandre et le piquant. Pour le coup le reste des légumes me paraît un peu insipide. Deuxième bouchée, le piquant prend le dessus, j’ai le palais en feu. Troisième bouchée j’ai toujours le palais en feu et de nouvelles sensations apparaissent dans ma bouche. Je sens au-delà du piment un côté perlant envahir ma bouche et mes lèvres. Étrange. Quatrième bouchée le piment disparaît mais le côté perlant, fourmillement envahis ma bouche et surtout mes lèvres.
Bizarre, vraiment bizarre. La sensation qui envahit ma bouche n’est pas liée au piment. J’ai arrêté de manger et cela continue. J’ai les lèvres qui fourmillent, ce n’est vraiment pas agréable, limite inquiétant. Je me demande ce que cela peut être. En tout cas mon corps et ma conscience qui elle est bien active m’envoie des signaux, attention danger.
Tout va vite. Je me rappelle que je suis à mes heures perdues allergiques. Qui dit fourmillement dit potentiellement grosse allergie. Comme tout le monde j’ai eu vent des histoires de l’œdème de « couic » (petit jeu de mot). Autant en France, l’occasion pour moi de rappeler une de ses qualités qui est d’avoir un système d’urgence (perfectible mais efficace pour les gros problèmes), je peux me dire il n’y a pas de problème je vais pouvoir gérer, autant au Laos où il n’y a pas ou très peu d’infrastructures médicales, je un peu désemparé et suis seul face à mes décisions.
Là je suis tout seul dans un marché nocturne en train de fermer à 20mn à pied de mon hôtel, sans hôpital ni pharmacie à côté, mais avec quand même un contact laotien dans la ville mais ne parlant pas anglais. Oups. Petit moment de solitude. Il faut agir vite et bien. Pas le moment de tergiverser. Première étape se calmer. Secundo trouver ma trousse de pharmacie d’appoint.
Ouf elle est bien là. Trois jours avant je l’avais oubliée en randonnée et je m’en étais trouvé fort démuni au moment où je débutais une légère crise d’asthme. Cela m’avait servi de piqûre de rappel.
OK la pharmacie est là, donc maintenant prendre un antihistaminique. Il en reste, parfait ! Le problème c’est que ça ne fait pas effet en cinq minutes et que j’ai toujours plein de fourmis dans les lèvres. Deuxième étape je passe au corticoïde, heureusement j’en ai avec moi. Je sens bien qu’il y a urgence, pour une fois je ne tergiverse pas et prend trois comprimés d’un coup. Maintenant il y a plus qu’à prier pour que cela soit suffisant. Tant que je suis à fond dans la prévention j’anticipe et traduit en cas de crise sur mon téléphone « urgence j’ai besoin d’un docteur allergie ». En parallèle je prends mon pouls et vérifie ma capacité respiratoire tout en essayant de diminuer l’angoisse et donc de ralentir mon rythme cardiaque. Merci mes années de pratique sportive qui me permettent d’arriver à m’autoréguler et à gérer de tels moments.
Après une vingt minutes voyant que mon état n’empire pas je décide de rentrer à l’hôtel. Il faudra attendre plus d’une heure pour que les effets des médicaments soient suffisamment forts pour annihiler l’allergie. Au bout de deux heures j’ai récupéré toutes mes sensations dans ma bouche. Chouette j’arrive à me mordre la lèvre et à ressentir quel effet ça fait. Les médicaments ont été efficaces. Me voilà soulagé !
La nuit a été mouvementée, difficile de s’endormir après avoir ingurgité du Solupred. Je me rends compte aussi que si je n’avais pas eu la présence d’esprit d’avoir cette trousse avec moi ça aurait pu être beaucoup plus délicat. Je ne peux que me féliciter d’avoir su réagir de manière intelligente et avoir été capable de lire les signes. Je me rends compte également de la chance que j’ai eu d’avoir su entendre les alertes de mon corps et d’avoir été capable de réagir je pense de la meilleure manière possible.
Cet évènement m’a cependant fait réaliser que j’ai beau être aussi préparé que possible je reste malgré tout un être vulnérable et dépendant de facteurs exogènes dont je ne peux avoir l’entière maîtrise. Il en va ainsi de la vie, même si on le souhaite, on ne peut que donner une direction à l’écoulement de l’eau mais sans jamais entièrement maîtriser les obstacles qui peuvent se dresser devant elle.
Le propre de la jeunesse est de se croire invulnérable, le propre de la vieillesse est de se savoir vulnérable. Au vu de cet évènement j’ai certainement perdu un peu de ma jeunesse mais ai beaucoup gagné en maturité.





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